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Les Géorgiques # 16

lundi 4 novembre 2013, par Serge Bonnery

Visage(s) de LSM


Il a cinquante ans. Il est général en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il réside à Milan. Il porte une tunique au col et au plastron bordé de dorures. Ainsi débutent Les Géorgiques. Par l’évocation de LSM, l’un des personnages centraux du récit, celui autour duquel s’articule l’ensemble du roman. Non que les autres personnages - le narrateur cavalier dans un régiment emporté par la débâcle de 1940 et O. engagé dans les rangs républicains pendant la guerre civile espagnole - soient secondaires mais on dirait qu’ils sont comme agrégés à la silhouette imposante de LSM, comme s’ils étaient nés de lui, à la manière de Dieu ôtant une côte à Adam pour former Eve. Par sa stature, son physique, son poids historique, LSM est la figure de proue des Géorgiques, celui qui, de son étrave, fend le texte, le perce, le traverse de part en part - il ouvre et clôt le roman qui est comme enserré dans ses bras - le structure et, au bout du compte, le justifie.

Mais qui est, au juste, ce LSM dont nous, lecteurs, n’aurons à connaître que les initiales ? Il se nomme Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel. Il est né dans les tout premiers jours du mois de mars 1751 puisque son baptême est attesté le 5 mars 1751 au château de Saint-Michel-de-Vax dans le département du Tarn. Il est le fils d’Eugène Lacombe, ancien garde de corps du roi, et de Marie-Antoinette Narcisse de Bancalis. En 1765, il apprend son futur métier de militaire dans le corps royal de l’artillerie du régiment de Toul. Il rencontre Choderlos de Laclos. Il est initié par lui aux mystères de la franc-maçonnerie. Il gravit les échelons, lieutenant, capitaine, pour obtenir en 1786 le grade de commandant. En octobre 1781, il épouse Marianne Hasselaër, une protestante née à Neufchâtel dans une famille originaire d’Amsterdam. Deux ans plus tard, le 20 septembre 1783, elle lui donne un fils.

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Choderlos de Laclos

Il a soixante ans. Il surveille les travaux d’achèvement de la terrasse de son château. Il est frileusement enveloppé d’une vieille houppelande militaire. Il voit des poins noirs. Le soir, il sera mort. Nous sommes toujours page 21 des Géorgiques. Ancrés dans l’incipit du texte. A la sixième ligne du roman, le personnage central est déjà mort. Claude Simon procède par accumulation, sans souci de chronologie. Mieux, il la bouscule puisque juste après la phrase Le soir il sera mort, nous lisons Il a trente ans... Sous la plume de Claude Simon, le temps explose. Seul demeure le sédiment. Ce qui s’est accumulé, comme tapis de feuilles mortes intimement mêlées à la terre maintenant, malaxées, absorbées, bues. Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel meurt le 27 janvier 1812 dans son château de Saint-Michel-de-Vax. Il avait été victime d’une première attaque d’apoplexie au mois de juillet 1810. Depuis, il n’avait cessé de s’affaiblir. Enveloppé d’une vieille houppelande, il s’est reposé dans le Tarn toute l’année 1811. Il est enterré au cimetière de Saint-Michel-de-Vax. Son coeur lui est arraché pour être ramené à Paris. Il ne sera pas déposé au Panthéon, privilège réservé aux seuls grands dignitaires de l’ordre de la Légion d’Honneur. Il est perdu. Le personnage principal des Géorgiques est un homme dont le coeur a été arraché et perdu. Puissé-je avoir le coeur arraché... dit un rituel maçonnique du second grade du rite français, probablement le rite, ou un embryon, ou une préfiguration, auquel a travaillé Lacombe Saint-Michel dans la loge du Grand Orient de France où il a été initié sous le parrainage de Choderlos de Laclos, car dans les années 1765-1770, le rite français n’est pas encore totalement fixé, il ne le sera qu’en 1783 sous le nom de rite des moderns. Mais ce n’est là qu’une supposition. Il n’existe pas qu’un seul rite en franc-maçonnerie.

Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel est initié à la loge L’Union, à l’orient du régiment de Toul dont Choderlos de Laclos, dignitaire du Grand Orient de France, deviendra plus tard le vénérable. Le 15 mai 1777, il se passe quelque chose d’important lorsque, avec deux autres frères députés, Choderlos de Laclos est reçu dans la loge l’Union Parfaite - peut-être la même que l’Union - pour la création d’une loge d’adoption qui lui sera subordonnée. A cette époque, la franc-maçonnerie mixte n’existe pas. Toutes les loges sont masculines. Exclusivement. Mais des loges commencent à se poser la question de l’initiation des femmes et, sans leur reconnaître ce droit, leur ouvrent néanmoins les portes de leurs temples en les accueillant dans des loges dites d’adoption. Pour la création de la loge d’adoption affiliée à la loge masculine l’Union Parfaite, Choderlos de Laclos - l’auteur des Liaisons dangereuses qui paraîtront en 1782 - prononce un discours. En voici un extrait : "Mais pourquoi craindrions-nous de le dire, en vain les hommes les plus faits pour se plaire ensemble espéraient se suffire à eux-mêmes, en vain les charmes de l’esprit viennent au secours des qualités du coeur, un sentiment impérieux leur fait sentir à chaque instant qu’ils ne jouissent pas de la plénitude du bonheur ; une vague inquiétude les distrait et les isole au sein de la société ; et même au milieu de leurs amis, ils forment encore des souhaits, ils cherchent autour d’eux un charme qu’ils désirent et ne peuvent créer ; alors ils appellent à grands cris ce sexe enchanteur, la plus belle moitié d’eux-mêmes, ils lui demandent de répandre sur leurs travaux cet agrément dont lui seul est la source, et qui seul peut y donner du prix : ce sentiment, mes Frères, n’est point une illusion, et quand le Grand Architecte lui-même eut formé l’Univers, il créa l’homme pour l’admirer, et la femme pour l’embellir" [1].

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Pierre tombale de Marianne Hasselaër à Saint-Michel-de-Vax.

Et LSM ? Il se marie une première fois en 1781 avec une jeune protestante hollandaise. Embellit-elle sa vie ? Il n’est pour ainsi dire jamais chez lui, dans le Tarn, département dont il a été élu député. Sous le Directoire il est ambassadeur à Naples. Pendant l’hiver 1807 il dirige le siège de Straslund en Poméranie suédoise. On trouve sa trace à Friedland, à Milan, à Farinole, en Belgique, à Tunis. En 1790, la jeune protestante hollandaise meurt. Marianne Hasselaër est enterrée "près le château de Saint-Michel dans un lieu particulièrement destiné à sa sépulture non catholique". Le lieu est connu. C’est un fond de vallon qui regarde la façade de l’église juchée de Saint-Michel. Où l’on peut voir encore la pierre tombale sur laquelle l’inscription est effacée. Il faut suivre du doigt les lettres alignées MARIE ANNE... puis grattant la pierre de l’ongle, effritant les écailles jaunes des lichens, disant HASSEL..., la fin du nom tout à fait effacée, la pierre à cet endroit éclatée, les caractères redevenant lisibles un peu plus loin AUX BEAUX JOURS DE LA GRECE, puis la main aux doigts carrés comme des pelles, aux ongles noirs, descendant d’un cran, se déplaçant de nouveau de gauche à droite, d’un mot à l’autre, DANS SPARTE (la pluie continuant à tomber, plus drue peut-être, plus nombreuse, toujours patiente, infinie, les pentes du vallon, au-delà des branches presque dépouillées des carolins, voilées maintenant de gris, reculant, disparaissant même, comme s’ils se trouvaient au centre d’un espace sans bornes, sans contours) AURAIT ETE CITEE AVEC ORGUEIL, le doigt descendant encore d’un cran, faisant rapidement tomber une plaque de mousse (la pierre au-dessous incrustée de terre, brune), la voix épelant de nouveau ELLE FUT et toujours la pluie... (Les Géorgiques, page 163), la description de ce déchiffrage se poursuivant sur deux pages encore pour, in fine, donner à lire une bien énigmatique inscription

MARIE ANNE HASSEL... AUX BEAUX JOURS DE LA GRECE DANS SPARTE AURAIT ETE CITEE AVEC ORGUEIL ELLE EUT EN TOUT PAYS OU BERGERE OU PRINCESSE FIXE TOUS LES REGARDS ET RECU MEME ACCUEIL ELLE VINT AU CALLEPE ET VOICI SON CERCUEIL !

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Femme, par François Boucher

en hommage à l’aimée, la disparue que, pour ma part, je me suis toujours représentée sous les traits d’une femme peinte par François Boucher que je crois être le peintre par excellence des femmes au XVIIIe siècle. Je la vois sous les traits de cette femme lisant dont je sais bien qu’il s’agit d’un portrait de Madame de Pompadour, mais peu m’importe, ce n’est pas Madame de Pompadour que je vois quand je regarde ce tableau, c’est Marianne Hasselaër au repos, sur un canapé que l’on nommera à partir de 1790, l’année même de sa mort, sous le Directoire, un récamier, son regard dans le vide, ou scrutant un horizon où rien ne se passe, d’où rien ne vient, où s’est effacée jusqu’à n’être qu’un point indistinct au milieu d’autres points son ombre à lui, LSM, son ombre de militaire repartant au combat, toujours galopant, la laissant là, dans le château de Saint-Michel-de-Vax, seule, isolée, pour ainsi dire abandonnée, femme-mère perdue, condamnée à l’attente, au sentiment de langueur dont elle ne peut plus se départir et qui finira par avoir raison de sa capacité de résistance. Je crains qu’elle soit morte de lassitude, morte de l’avoir trop longtemps attendu, espéré, seulement vu entre deux portes, comme un courant d’air et pourtant, dans le même temps, je ne puis imaginer que ces deux-là ne se sont pas aimés.

Le 31 juillet 1794, il épouse en secondes noces Adelaïde Micoud à Dunkerque. Elle est âgée de trente huit ans. Il en a quarante trois. Elle a trois enfants d’un premier mariage. Elle était en prison à cause de ses sympathies royalistes. Pour l’épouser, il l’a faite libérer. Le 17 janvier 1793, il avait voté la mort du roi.


Sources principales : chronologie de Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel établie d’après les sources consultées par Claude Simon pendant la rédaction des Géorgiques et publiée dans le deuxième volume des Oeuvres, Bibliothèque de la Pléiade.

Claude Simon, Les Géorgiques, éditions de Minuit.

Le portrait de Lacombe Saint-Michel et la photo de la pierre tombale de Marianne Hasselaër proviennent du site de l’Association des lecteurs de Claude Simon.


[1Reproduit dans "Choderlos de Laclos, l’auteur des liaisons dangereuses", Jean-Paul Bertaud (éditions Fayard)

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