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Marcel Proust au pied de la lettre # 7

samedi 18 janvier 2014, par Serge Bonnery

« De la psychologie dans le Temps »

Le temps presse. Dès le lendemain de la parution du numéro 61 de la Nouvelle Revue Française dans lequel Henri Ghéon signe sa critique de Du côté de chez Swann, Marcel Proust lui répond. La lettre est datée du 2 janvier 1914 avec mention : vendredi soir. Proust a lu et relu l’article. Il s’en est imprégné. Il l’a mâché. Remâché. Il l’a digéré. Enfin... pas très bien. Il va s’en expliquer. Ou plutôt... « Permettez-moi de ne pas vous expliquer pourquoi j’ai eu le désir de répondre à quelques paroles par trop injustes de votre article », commence Proust qui n’a pas de temps à perdre. Il ne justifie pas l’élan qui le pousse à répondre, il ne veut pas « alourdir » son propos « de préambules ». Droit au but. Dès la sixième ligne, il entre dans le vif du sujet.

Tout de suite, Proust s’attaque au qualificatif de Ghéon pour qui Du côté de chez Swann est « une oeuvre de loisir ». Non, mon cher, vous n’y êtes pas du tout. Je n’ai ni le loisir ni la paix que vous imaginez pour me consacrer à l’écriture. C’est à peu près ce que dit Marcel Proust qui invoque la maladie pour ruiner l’idée fausse de son interlocuteur. « Je n’ai aucun loisir », proteste Proust. Puis, écoutez bien la suite : « Je dispose à peine de quelques heures de travail je ne dirai pas par semaine, mais par mois, il serait plus exact de dire par an ». Tout le contraire de ce que ces messieurs de la NRF pensent ou s’imaginent de lui. Personnage mondain, dilettante qui s’adonne à l’écriture à ses heures perdues comme on collectionnerait des timbres. Quelques heures même pas par semaine ni par mois mais par an pour travailler à son roman ? Proust exagère ? Sûrement. Mais cela lui permet de qualifier son projet d’insensé, ce qui à ses yeux ne lui donne que plus de valeur. « ... il était insensé (...) d’entreprendre un ouvrage qui a pour objet de montrer les positions diverses que prennent par rapport à une autre un certain nombre de personnes au cours de la vie ». Souvenons-nous que le livre devait s’intituler initialement Les intermittences du coeur. Son objet ? « ... faire pour la psychologie ce que ferait un géomètre qui passerait de la géométrie plane à la géométrie dans l’espace, de faire (...) de la psychologie dans le Temps ». Le renseignement est de taille sur l’intention de l’auteur. Voilà le projet proustien : faire de la psychologie dans le Temps. Autrement dit : observer les choses en profondeur, non plus de manière plane qui ne permet de voir que leur apparence, mais dans l’espace, c’est-à-dire dans toutes leurs dimensions. Pour accomplir un tel dessein, pour écrire un tel livre, « il eût fallu du loisir », admet Proust par dérision. « Ses énormes défauts viennent surtout de ce que j’en ai manqué (de loisir) pour l’écrire ». Voilà l’oeuvre de loisir emballée. Pesée. Retournée à son expéditeur.

Madame Sézerat ? « Je ne l’ai jamais vue ! » Passons maintenant à la « folie de sincérité ». « C’est un mot (celui de folie) que j’accepte », consent Proust. Mais il n’aimerait pas, lui, l’appliquer à d’autres, par exemple à Henri Ghéon s’il devait juger de son Voyage à Florence dans lequel il verrait plus « une exagération » de sincérité qu’une folie. Le coup est bien joué. La botte fait mouche : « Vous croyez que je parle de Madame Sézerat » (dans la scène des vitraux de l’église de Combray) « parce que je n’ose pas omettre que je l’ai vue ce jour-là. Mais je ne l’ai jamais vue ! ». La flèche atteint la cible en son centre. Mon pauvre Ghéon, vous n’avez rien compris ! « Tous mes personnages, toutes les circonstances de mon livre sont inventés dans un but de signification ». Pour faire sens, revendique Proust, le roman invente.

Le livre est donc « tout le contraire de cette folie de sincérité » dont parle Henri Ghéon. Et deux choses le prouvent : « mon livre est dépouillé de ce qui occupe la majeure partie des romans » (à savoir les gestes qu’accomplissent les personnages et que les auteurs décrivent avec minutie pour tenter - désespérément ? - de les rendre plus réels) ; et « deuxièmement, moi qui mène la vie d’un malade, pas une fois je n’ai écrit la psychologie, le roman du malade » (le livre n’étant pas autobiographique, nulle obligation qu’il soit sincère !). Emballée, la sincérité. Renvoyée elle aussi à son expéditeur. Le malentendu autobiographique (« Parce que je dis « je », on croit que je suis subjectif ») poursuivra Proust jusqu’au terme de sa vie. Il n’aura de cesse de le combattre. Mais les pires sourds sont ceux qui ne veulent rien entendre.

Henri Ghéon aurait été inspiré d’y regarder à deux fois. « Je sais », regrette Proust, « qu’on a l’air minutieux quand dans un livre on fixe un regard intérieur sur des objets à peine discernables et qu’on a grand’peine à apercevoir ». Mais ce n’est pas la minutie qui l’intéresse. A tout le moins, pas la minutie pour la minutie qui, elle, serait de la « préciosité », reproche que lui adresse son critique. Ce qui intéresse Proust, lisons-le au pied de la lettre, c’est : fixer un regard intérieur sur des choses à peine discernables. Montrer ce qui ne se voit pas ou se distingue mal. Donner à voir.

Du temps perdu. Le désaccord avec Henri Ghéon est total. « C’est temps et peine perdus », déplore Proust, de lui écrire. Petite leçon au passage, en réponse à Ghéon qui, dans son article, sous-entend que Proust n’a pas laissé suffisamment mûrir son livre avant de le publier : « Il n’y a pas que les oeuvres d’art dont on soit obligé de mûrir lentement les équivalents dans son coeur. Il en est ainsi de toutes les idées »... Et la suite : « Je sais que nos deux esprits n’abritent pas les mêmes, ou du moins à un degré de maturation différent. Aussi cette lettre ne vous semblera-t-elle qu’un vain verbiage ». C’est ici l’amorce de l’assaut final. Cette lettre, cher Ghéon, dans laquelle j’ai glissé quelques clés décisives pour suivre - comprendre - mon projet, ne sera pour vous que verbiage.

L’assaut final vient quelques lignes plus loin : « La deuxième partie de votre article, si bienveillante pour moi, reflétait moins que la première votre opinion véritable ». Proust n’est pas dupe. « Vous avez même été beaucoup trop indulgent pour mes Verdurin que je trouve absolument manqués ». Décidément, rien ne peut sauver le jugement de Ghéon qui se trompe même quand il veut flatter. « Mais vous avez raison », termine Proust, feignant la lassitude, « tout le livre est bien mauvais ». Proust balaie d’un revers de main la critique d’Henri Ghéon avant de lui porter le coup de grâce en post-scriptum : « Surtout ne prenez pas la peine de me répondre ! (si même vous prenez celle de me lire) ».

On ignore quelle tête a dû faire Henri Ghéon en lisant cette lettre. Mais rien ne nous interdit de l’imaginer...


Source : Marcel Proust, Lettres, éditions Plon.

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