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Marcel Proust au pied de la lettre # 6

vendredi 17 janvier 2014, par Serge Bonnery

« Le contraire d’une oeuvre d’art »


L’entrée de Marcel Proust à la Nouvelle Revue Française pour l’édition de la suite de sa Recherche après la publication chez Grasset de Du côté de chez Swann est une longue histoire. Une parmi les plus piquantes de l’histoire de la littérature. Une de celles dont raffolent les biographes et les historiens.
On se souvient : Du côté de chez Swann a été refusé par la NRF. André Gide - le « Maître », le « patron », le « père », le « pape », appelez-le comme vous voulez - a tranché d’un coup de sabre. Ce livre est vacuité. Son auteur un mondain. Tout juste s’il ne le pense pas écrivain du dimanche. Donc : c’est non.
On se souvient encore : Proust fait des pieds et des mains pour trouver un autre éditeur et finit par régler la question en décidant de publier le volume à compte d’auteur. Assez de « chipotages », de discussions oiseuses pour des virgules... Le temps presse. Je paye. L’éditeur s’exécute. Obéit à mes ordres. Inutile qu’il lise le manuscrit. Le temps presse, vraiment. J’ai autre chose à faire : terminer l’écriture de ce livre qui dévore les quelques heures par jour durant lesquelles ma maladie me laisse en paix et me permet de travailler un peu. Ce sera chez Grasset. Il a accepté le « deal ». Jusqu’au prix du volume : 3,50 francs pour que son tarif ne décourage pas les lecteurs potentiels.

Le volume paraît, donc. Le 13 novembre 1913. Et dans le numéro 61 de la Nouvelle Revue Française daté de janvier 1914, qui sort le 1er du mois, Henri Ghéon - l’un des fondateurs de la NRF, ami de Gide - signe une critique du livre.
L’article est ambigu. C’est « une oeuvre de loisir », commence son auteur qui consent à ce que cela puisse être « une condition essentielle à l’oeuvre d’art » ou « la rendre vaine ». Mais que veut dire Ghéon par ce qualificatif, « oeuvre de loisir » ? Proust a parfaitement compris (nous le verrons dans sa réponse) : à la NRF, on le considère comme un dilettante, pas comme un homme de lettres. Quelqu’un qui occupe son temps, le meuble - le perd ? - à écrire à ses moments perdus, quand il ne sait plus que faire, qu’il est... désoeuvré. Pour Ghéon, Du côté de chez Swann serait l’oeuvre d’un désoeuvré.
« Toute la question est de savoir si l’excès de loisir n’a pas conduit l’auteur à passer ici la mesure », s’inquiète Henri Ghéon « et si quelque plaisir que nous prenions à le suivre, nous pouvons le suivre toujours ». Ambigu, le critique laisse entendre que l’on pourrait éprouver quelque joie à lire ce texte mais qu’il n’est pas sûr que nous soyons en mesure de suivre (comprendre) l’auteur dans ses intentions et que nous nous perdions dans - allez, disons... - son désordre.
L’un des principaux reproches que formule Ghéon est l’absence de hiérarchie dans ce qui est montré. Chez Proust, regrette-t-il, toutes choses sont égales. « Loin de lui le dessein de choisir et de préférer ». Et ici tombe la sanction : Proust fait « proprement le contraire d’une oeuvre d’art ». Essayons de comprendre. Proust a connu « le loisir de vivre », loisir qui lui a permis « de prendre intérêt et plaisir à chaque moment de la vie », en foi de quoi « le loisir d’écrire » désormais le mène à ne « tenir aucun (de ces moments) pour négligeable ». Toujours, le dilettante qui ne fait pas oeuvre mais « inventaire », « recensement ». L’oeuvre, selon Ghéon, nécessite pensée, plan, hiérarchisation, ordre. Du sérieux, quoi ! « M. Marcel Proust au lieu de se résumer, de se contracter, s’abandonne ». Il ne prend pas la peine de « composer ». Il s’abandonne.

« Une sorte de filet. » Le reste est à l’avenant. Les descriptions sont « amusement » et « coquetterie ». Vraiment, on vous le dit, un écrivain du dimanche. « Il écrit des morceaux ». Ah ! Ah ! Ah ! « Il place son orgueil dans le morceau : que dis-je, dans la phrase ». Eh bien oui, M. Ghéon. Proust place son orgueil dans la phrase. Pour un écrivain, ce n’est pas si mal comme ambition, non ? Eh bien non, ce qui est louable chez les « formistes » tels de Gautier, Flaubert, Goncourt, Renard, n’est chez Proust « qu’affectation » à laquelle le conduit « fatalement » son « repliement sur les détails infinitésimaux qu’a enregistrés sa mémoire ».
La phrase de Proust ? « Elle tend une sorte de filet, indéfiniment extensible, qui traîne sur le fond océanique du passé et en ramasse toute la flore et toute la faune à la fois. (...) Elle n’est rien en soi. Elle épouse le tout d’un moment, elle s’y modèle ». Le tragique de cet article est qu’Henri Ghéon y montre ce qui, déjà, fait toute l’originalité, la singularité de Marcel Proust. Une phrase tendue comme « une sorte de filet » qui ramasse (rassemble) tout ce qui passe à sa portée, qui fait entrer dans la littérature des éléments composant le monde qui jamais, jusqu’à lui, n’y avaient trouvé place car pour Marcel Proust, rien n’est indigne de l’art : Henri Ghéon a bien vu qu’il se passe là quelque chose mais il n’encourage pas cette littérature nouvelle, il ne peut que dire son scepticisme à son égard. S’il ne condamne pas (encore que...), Ghéon n’approuve pas. Ne suit pas. Il avait prévenu au début de son propos : il n’est pas sûr que le plaisir de lire Proust permette de le suivre toujours. Proust passe. Ghéon reste sur le quai. La NRF était-elle la revue d’avant-garde de son temps ?

La folie de sincérité. Terminons par « la folie de sincérité » que Ghéon reproche à Marcel Proust. Il vient de citer le passage des vitraux de l’église de Combray, lieu de culte où Mme Sazerat vient « s’agenouiller un instant ». Pour Ghéon, cette apparition - Mme Sazerat - dont on reparlera à peine - est la preuve que Proust a conçu le projet de tout dire sans se préoccuper de ce qui viendra (ou pas) après. « Qu’il s’agisse d’un vitrail, d’un paysage, d’une figure humaine, d’un cas de conscience, d’un fait-divers, il en va tout de même et tout est expressément dit ». Où revient le reproche du non-ordre, du désordre qui font que ce livre « a l’affectation et la préciosité de ce qui se veut trop sincère ».
Que reste-t-il après ce procès en règle ? Faut-il jeter Du côté de chez Swann aux oubliettes de la littérature ? Tout doux ! « Surmontons notre agacement », tempère Ghéon. Ghéon ou quelqu’un qui lit par dessus son épaule ? La fin de l’article n’enterre pas complètement le livre. En lui reconnaissant son caractère novateur, il le sauve du bout des lèvres. Ce livre qui « n’est pas un roman » mais « une somme » n’est pas totalement raté et son auteur pas « un esthète de l’espèce commune » : « Ce qu’il nous donne aujourd’hui, personne ne nous l’avait donné ». Henri Ghéon se montre ici particulièrement habile dans l’art de la pirouette. Mais avait-il un autre choix ?

Au terme de cette lecture, une question brûle les lèvres. La NRF pouvait-elle accueillir autrement Du côté de chez Swann ? Autrement que sur la pointe des pieds ? Souvenons-nous : Gide avait refusé le manuscrit. Le « pape, le « père », le Maître » - appelez-le comme vous voulez - avait tranché. Couvrir le livre de louanges eût été désavouer Gide. C’était inconcevable.
Mais il fallait stratégiquement laisser une porte entrouverte. Ne pas se couper définitivement de cet écrivain qui - sait-on jamais ? - pouvait rencontrer le succès. Henri Ghéon a fait « le boulot ». Il a loué le côté nouveau de Proust tout en se maintenant à distance respectable de son livre dont on ne sait plus trop comment le nommer. Pas un roman...
Le 11 janvier 1914, André Gide écrit à Marcel Proust : « Depuis quelques jours, je ne quitte plus votre livre... Hélas pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ? ».
Qui, dans cette affaire, a tenu la plume d’Henri Ghéon ?
(à suivre : la réponse de Marcel Proust à Henri Ghéon, 2 janvier 1914).


Sources :
Le texte intégral de l’article d’Henri Ghéon est en ligne sur Le Journal d’un Lecteur de Pierre Maury.

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Messages

  • Bonjour (à nouveau)

    Tout ce que vous dites est juste, mais :
    - n’est-il pas trop facile de juger avec le recul qui est le nôtre ?
    - pouvait-on, avec le seul volume du côté de chez Swann, comprendre la pensée de l’auteur (même si tout est sous-entendu dans le "passage" de la madeleine)
    Les doutes d’Henri Géhon devant une oeuvre aussi originale peuvent se comprendre, d’autant que la vie de mondain de Proust ne plaidait pas forcément en sa faveur.
    Les tomes suivants seront mieux accueillis : l’oeuvre a "diffusé", mais :
    - Proust aurait-il eu une seule chance d’avoir le Goncourt pour "à l’ombre..." s’il n’avait pas été défendu par Léon Daudet, avec la virulence dont celui-ci était capable ?
    - Et Léon Daudet aurait-il eu cette attitude si Proust n’avait pas été un ami très proche de sa famille, et en particulier de son frère Lucien ?

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