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Guerre d’Espagne : les regards retrouvés

jeudi 16 janvier 2014, par Serge Bonnery

En 1936, trois jeunes reporters rejoignent l’Espagne pour photographier la guerre aux côtés des Républicains. La valise mexicaine de Robert Capa, Gerda Taro et ’Chim’ était exposée en début d’année 2013 au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Impressions après une visite. Pour garder trace de ce qui fut et de ce qui demeure.

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Gerda Taro et Robert Capa au café Le Dôme de Montparnasse, début 1936.

En avril 1938, la revue d’actualité The Fight publie la photo d’un enfant mort sur un tas de ruines. Cette image, comme toutes celles prises par Robert Capa entre 1936 et 1939 en Espagne, change notre regard sur le monde. Pour la première fois, on photographie la guerre au plus près. Dans sa vérité la plus crue. Grâce à une toute nouvelle invention : le Leica, ce petit appareil qui offre une grande liberté de mouvement.

Robert Capa, sa compagne Gerda Taro et David Seymour dit ’Chim’, partirent pour l’Espagne dès les premiers jours du conflit avec la volonté de soutenir, à travers leur production photographique, le juste combat de la République. Certaines de leurs images furent publiées dans des magazines. Match, Life, Photo Times diffusèrent leurs reportages. L’hebdomadaire Regards du Parti communiste français en recueillit l’essentiel.

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Robert Capa : la Retirada, arrivée des réfugiés encadrés par les gendarmes au camp du Barcarès en 1939.

Gestes désespérés. On croyait le travail de ces trois intrépides témoins irrémédiablement perdu dans les agitations de l’Histoire. Conservés dans une valise, les rouleaux de pellicule ont été miraculeusement retrouvés au Mexique en 2007. Depuis, ils font l’objet d’une large diffusion par le livre et une exposition itinérante déjà présentée à Arles dans le cadre des rencontres photographiques et proposée au musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris (du 27 février au 30 juin 2013).

La valise mexicaine de Robert Capa, Gerda Taro et ’Chim’ révolutionne, en 1936, la conception traditionnelle du reportage de guerre. En fixant son objectif sur des visages de femmes, d’enfants, personnalités ou d’anonymes, ’Chim’ parle de la guerre dans la dimension tout humaine de ses gestes désespérés et des regards perdus, tel celui, saisissant, de cette fillette, entourée de ses poupées, réfugiée en novembre 1936 à Montjuïc.

Robert Capa et Gerda Taro, eux, choisissent de ne pas quitter des yeux la ligne de front. Siège de l’Alcazar de Tolède (septembre 1936), bombardements à Madrid (février 1937), bataille à Teruel (décembre 1937), morts à Ségovie (juin 1937)... Partout, ces deux-là captent l’indicible de la guerre, ce dont nos caméras aseptisées et nos censures - qu’elles soient d’Etat ou d’âme - nous tiennent aujourd’hui cyniquement éloignés.

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Gerda Taro : femmes, poings levés, aux funérailles du Général Lukacs (Valence, juin 1937).

Force et courage. La conviction que tout doit être dit de l’injuste et du crime, Gerda Taro l’a payé de sa vie, écrasée par un tank fin juillet 1937 à la bataille de Brunete. Ses photographies de la morgue de l’hôpital de Valence, en mai 1937, montrent combien fut inflexible sa volonté de ne rien dissimuler de la barbarie. Voilà, sans doute, la leçon qu’à travers le temps, la valise mexicaine nous donne. Toutes ces photographies constituent bien sûr un témoignage capital pour l’histoire de la guerre d’Espagne. Mais ce que l’exposition - au moyen d’une scénographie efficace - donne à voir dépasse la dimension testimoniale. Robert Capa, Gerda Taro et ’Chim’ avaient pris fait et cause pour la République espagnole. Ils eurent aussi la force et le courage de prendre partie pour la vérité. Sans faiblesse. Admirable.

"Un engagement photographique et politique"

Pour Benoît Rivéro, éditeur de "La valise mexicaine" chez Actes Sud, cette collection constitue un inestimable trésor.

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Les rouleaux contenant les reportages sur la guerre d’Espagne retrouvés dans la valise mexicaine de Robert Capa.

En quoi les documents de la valise sont-ils rares ?
On ne connaissait jusqu’ici que les photographies publiées dans la presse de l’époque. Elles nous étaient parvenues à travers le filtre de responsables éditoriaux. Avec la valise retrouvée, on peut tout voir du travail des photographes. Les négatifs montrent le déroulement des actions, du début à la fin. On touche à la matière brute, ce que le photographe a vu de A à Z, et on prend aussi conscience de ce que l’époque en avait retenu. La valeur des rouleaux de pellicule est de ce point de vue inédite.

En quoi ces photos changent notre regard sur les événements ?
C’est pendant la guerre d’Espagne que Robert Capa, Gerda Taro et ’Chim’ - plus tard cofondateur de Magnum - inventent le mythe du photojournalisme de guerre engagé. Il est clair qu’ils ont tout trois choisi d’être du côté des Républicains. C’est ce camp-là qu’ils montrent. Leur engagement est photographique et politique.

Comment Actes Sud est-il devenu l’éditeur de ce livre ?
Il faut être modeste. Nous sommes l’éditeur, en langue française, du catalogue conçu par Cynthia Young, de l’International center of photography. Pour nous, il était inimaginable que ce livre n’existe pas en français. C’est un document important qui comprend aussi les contributions de vingt-deux chercheurs, historiens et journalistes. On y découvre des choses peu connues et encore peu étudiées.

Quel écho a-t-il reçu depuis sa publication ?
Beaucoup de lecteurs concernés par les événements nous écrivent. Ils ont reconnu des détails sur des photos et corrigent des erreurs d’interprétation que nous transmettons à Cynthia Young pour les rééditions futures. C’est dire si cette histoire touche du monde. Ici, la perception de la guerre civile est particulière. C’est une histoire qui nous est proche, par l’engagement individuel de Français dans les Brigades Internationales et, dans les départements du sud, par la Retirada et le très mauvais accueil que la France a réservé aux réfugiés.


La valise mexicaine, exposition présentée par l’International Center of Photography. Commissaire : Cynthia Young. Scénographie : Patrick Bouchain.
La valise mexicaine, catalogue de la collection aux éditions Actes Sud. Deux volumes, 592 pages. 85,20 euros (prix indicatif).

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