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De mon Iphone # 16 janvier 2014

jeudi 16 janvier 2014, par Serge Bonnery

A-t-il fait autre chose qu’écrire ? Que composer ? Franz Schubert est mort à 31 ans et laisse à la postérité près d’un millier d’oeuvres - un millier ! - dont à peine une centaine avaient été éditées de son vivant. Schubert iceberg : sa partie visible, en son temps, infiniment moins imposante que ce qui était demeuré enfoui sous les glaces d’une Vienne affolée par les guerres. Qu’a-t-il fait d’autre qu’écrire ? Partagé, oui, des moments dans les tavernes avec ses chers amis, les fidèles des shubertiades mais au cours desquelles il écrivait, encore. Toujours. Qu’a-t-il faut d’autre que composer ? Imaginez-vous, plume d’oie, encre épaisse, papier grossier, couvrir des pages et des pages, le temps que cela prend avec les moyens rudimentaires de l’époque, comparé à nos waterman et traitements de textes ! Et Bach ? Et Mozart ? Qu’ont-ils fait d’autre qu’écrire ? Et Hugo ? Et Balzac ?

L’une des particularités de l’impromptu en la bémol majeur D. 899 numéro 4 - le dernier du premier cycle - est cette figure chantée main gauche sur un ornement, sorte d’arabesque, main droite. Il faut l’oublier, cette main droite. Obtenir qu’elle soit totalement autonome. L’oublier et ne plus la regarder. Elle doit aller toute seule là où elle doit aller. L’essentiel n’est pas dans cette fioriture, bien que sans elle, l’essentiel ne serait nulle part. Tout se passe à gauche et c’est là, précisément, que les yeux doivent rester rivés. Voir et entendre. Entendre le chant. S’écouter le jouer en oubliant tout le reste.

Et ce tunnel d’accords successifs, ce tunnel qui, passant sous une montagne, conduit vers la plaine le marcheur épuisé. Il a descendu les cascades vertigineuses, glissantes. Il aspire au repos. Il veut poser le pied sur un sol stable. Il courbe l’échine. S’engage dans le noir. C’est le moment de se serrer tout contre soi et d’avancer avec prudence. La curiosité de cet impromptu annoncé à l’armure en la bémol majeur est qu’il débute en la bémol... mineur. Schubertiade ! L’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être se rit des conventions. C’est sa manière à lui de surmonter ses souffrances. D’alléger quelque peu le poids du monde qui pèse sur ses épaules. Mais le jeu n’a qu’un temps et il faut bien à un moment donné rentrer dans le rang. Nous y voilà : juste après ce tunnel que l’on franchit les yeux fermés, le mode majeur s’installe. Plénitude. La bémol majeur. Le marcheur peut poursuivre sa route. Rassuré. Il ne sait pas encore qu’il va au devant de nouvelles surprises.

Maître fondateur du lied allemand, Schubert avait un sens inné de la mélodie. Le chant, c’était sa partie. Exemple ici : le chant à l’extrémité de la main droite, dont l’accompagnement doit se faire le plus discret possible. C’est sûrement la phrase la plus émouvante du texte. Ici, point de bavardage intempestif. Juste l’essentiel. Le chant. L’essentiel juste. La plénitude qui s’était dessinée plus haut, la plénitude entrevue, espérée, se déploie. Si courte dans la durée. Si fragile. Autrement dit : le bonheur. Allegretto.

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