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Une passion de Staël

dimanche 5 janvier 2014, par Serge Bonnery

Le 16 mars 1955, alors qu’il entreprend sa plus grande toile, "Le concert", dans une salle du fort d’Antibes mise spécialement à sa disposition, Nicolas de Staël se suicide en se jetant par la fenêtre de son atelier, à l’âge de 41 ans. En quelque vingt années de dur labeur, il a composé plus de mille tableaux, dans la transe d’une quête effrénée que seule interrompra la mort volontaire. L’exposition du centre Pompidou expose ce chef-d’oeuvre de l’inachevé, de dimensions gigantesques, dans la dernière des quatorze salles consacrées à la rétrospective Nicolas de Staël. "Le Concert" a ici valeur d’adieu. Adieu à l’art et à la vie, les deux n’ayant jamais fait qu’un dans le destin de ce fier descendant de l’aristocratie tsariste.

Né à Saint-Pétersbourg le 5 janvier 1914 du calendrier orthodoxe, Nicolas de Staël von Holstein est emporté dans la tourmente de la révolution d’Octobre. Il connaît l’exil en Pologne, devient orphelin en moins d’un an, emporte avec lui, à Bruxelles où il est recueilli, l’image des violences perpétrées dans son pays natal en proie à la guerre civile.

Ni école, ni académie. Staël sera peintre : ainsi en a décidé, au grand dam de son tuteur, ce jeune homme de taille noble, aux traits émaciés, au visage de prince. Son regard, sur les photos de l’époque, témoigne de la conviction inébranlable qui l’habite. La route, pour lui, sera longue et le quotidien douloureux, car jamais Nicolas de Staël ne deviendra le produit d’une académie, ni le représentant d’une école.

Nous sommes en 1933 : il lui faudra plus de dix ans avant de véritablement entrer dans sa création et devenir un artiste reconnu, grâce à Jeanne Bucher qui l’expose, pour la première fois, dans sa galerie de Montparnasse en janvier 1944, aux côtés d’un des maîtres de l’abstraction, Vassili Kandinsky. Car après une période d’apprentissage consacrée à l’exploration de l’art figuratif, dont le chef-d’oeuvre est le portrait de Jeaninne, sa première femme, réalisé en 1941-1942, Nicolas de Staël se détourne de ce langage pictural où il ne semble pas devoir trouver sa dimension et "choisit l’abstraction".

En adoptant une présentation chronologique des oeuvres, les commissaires de l’exposition du centre Pompidou montrent bien que ce choix ne correspond pas à une rupture. Staël, en effet, n’a jamais opposé figuration et abstraction. Ainsi qu’il l’écrit lui-même, "une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représ entation d’un espace".

En 1945, Staël a peint la Gare de Vaugirard, dans un style dramatisé où les structures complexes s’entrechoquent. Entre 1950 et 1952, il semble toucher au but. C’est la période au cours de laquelle il couvre ses toiles d’une matière de plus en plus épaisse, construisant ce "mur" qui, dressé devant lui, l’obsède, par l’assemblage de ses fameuses tesselles. Deux toiles consacrent cette période : la monumentale "Composition grise" de 1950 et "Les toits", réalisée en janvier 1952 à Paris.

Juste après, Staël retrouve les chemins de la figuration, mais une figuration enrichie par l’expérience de ses années de patiente recherche. Le 26 mars 1952, il assiste au match de football France-Suède au Parc des princes. De retour dans son atelier, il peint la série des footballeurs dont l’aboutissement est le grand tableau Parc des princes. Une salle entière de l’exposition est réservée à cet ensemble. Elle est placée au centre de la visite, les commissaires ayant bien signifié par là qu’elle constituait un tournant décisif dans l’évolution de Staël, bientôt absorbé par les lumières du Midi.

"Catalogne, divin pays...". Peintre des grisailles et des bleus cendrés du Nord par ses origines slaves et sa formation bruxelloise, Nicolas de Staël est aussi un artiste du Sud. Un premier voyage en Espagne, en juin 1935, le conduit en Catalogne où il s’émerveille devant les fresques des chapelles romanes. "Divin pays, cette Catalogne (...) Je donne tout Michel Ange pour le calvaire du musée de Vich", écrit-il à son professeur, Geo de Vlamynck. De même la Navarre, la Castille et l’Andalousie influenceront un jour sa palette. De même les soleils du Maroc, où Staël séjourne longuement en 1937 et où il fait la rencontre de Jeaninne Guillou.

Plus tard, ce sera l’expédition italienne d’où il reviendra gorgé de couleurs, comme en témoignent les peintures siciliennes, celles intitulées Agrigente étant parmi les plus emblématiques. Ici, les pigments rouges et jaunes, directement posés sur la toile, ne subissent pas la moindre altération. Si l’année 1952 paraît être la plus intense sur le plan créatif - la rétrospective montre la quantité et la diversité des productions de Staël à cette époque - l’homme peu à peu se détache néanmoins de sa matière. A la fin de sa vie, Nicolas de Staël a abandonné les larges brosses et les truelles qui lui permettaient d’étaler sa pâte en couches épaisses sur la toile.

Désormais, l’artiste utilise du coton et de la gaze pour obtenir la fluidité des dernières oeuvres. Son ami le poète René Char lui avait ouvert les portes du Luberon où Staël s’installa avant de trouver un ultime refuge à Antibes. Il ne peint alors guère plus que des coins de son atelier ou le peu qu’il aperçoit du fort et du port d’Antibes depuis ses fenêtres. Jusqu’au silence ultime, dans le retrait du monde. Et ce "Concert" aujourd’hui devenu, pour nous, amoureux de son oeuvre, la tragique figuration de son effacement.

"L’enfant de l’étoile polaire". "Je fais quelque chose qui ne s’épluche pas, qui ne se démonte pas, qui vaut par ses accidents, que l’on accepte ou pas". Ainsi parle Nicolas de Staël en 1955. Ces mots, comment ne pas leur attribuer une valeur testamentaire ? Ils coupent court à toute tentative d’analyse d’une oeuvre qui, vue rétrospectivement, forme un tout cohérent et tire sa force de sa fragilité, sans cesse attirée vers le vide, en rupture avec le moment même de sa réalisation.

Tout semble se passer en effet comme si Nicolas de Staël se situait en permanence au-devant du tableau qu’il est en train de peindre, dans cette position infiniment périlleuse du déséquilibre le condamnant à toujours se poster à l’en-avant de soi, seul moyen sans doute, pour lui, de franchir le "mur" que représente le châssis, dressé tel un obstacle, un défi. Nicolas de Staël s’est voué à la peinture. La peinture l’absorbe et le dissout, le nourrit et l’affame.

Au terme de ce combat sans répit, il confie à son ami Jacques Dubourg, dans une lettre datée du 16 mars 1955, le jour même de sa mort : "Je n’ai pas la force de parachever mes tableaux". Par quoi Nicolas de Staël s’estime-t-il vaincu alors qu’il vient d’atteindre la transparence sur une toile maintenant débarrassée de sa gangue matérielle ? Face à ce type de questionnement, la mort volontaire impose son silence.

Ce que l’on peut toutefois noter, pour l’avoir ressenti en visitant l’exposition, est que rarement une oeuvre et un homme auront autant fait corps, dans la jubilation comme dans la souffrance. Or cela porte un nom : la passion. "Une tonne de passion et cent grammes de patience" : telle était la formule de Staël, qui vécut en funambule dans le mouvement perpétuel imposé par son exigence de créateur, sur cette ligne de crête qui l’a conduit jusqu’au suicide. Lui, "l’enfant de l’étoile polaire" ainsi que le nomma René Char, dont la lumière nous traverse, comme celle d’un météore en fusion.


Crédit photo : Centre Georges Pompidou

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