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Benny Lévy à Lagrasse

dimanche 12 janvier 2014, par Serge Bonnery

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De gauche à droite : Michèle Planel, Dominique Bondu, Colette Olive et Jean-Michel Mariou des éditions Verdier

Le dimanche 20 octobre 2013, la Maison du Banquet de Lagrasse organisait une journée "Benny Lévy aujourd’hui" pour le dixième anniversaire de sa disparition. Cette rencontre faisait suite à celle organisée une semaine auparavant au Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris. Pour évoquer l’itinéraire de Benny Lévy, le Banquet de Lagrasse accueillait Léo Lévy, sa femme, auteur de A la vie (éditions Verdier) qui retrace leur parcours commun et Gilles Hanus, ancien élève de Benny Lévy et son successeur à la direction de l’institut d’études lévinassiennes pour son livre Benny Lévy, l’éclat de la pensée (éditions Verdier toujours) au sujet duquel nous l’avons interrogé ici-même.

"Benny Lévy aujourd’hui" : le titre de la rencontre disait bien son intention. Il ne s’agissait pas de dresser un bilan de la pensée de Benny Lévy, pensée par essence en mouvement, par-delà sa mort, car elle demeure, dans ses livres, ouverte à la question. Ni bilan et encore moins mausolée. Benny Lévy dans tous ses éclats. Voici quelques notes qui ne prétendent pas au compte-rendu exhaustif de la journée de Lagrasse. Plus modestement, nous tenterons quelques jalons pour laisser trace et prendre date.

Du non-lieu au lieu retrouvé : destruction et reconstruction dans l’itinéraire de Benny Lévy

"Moi, Juif, né semble-t-il de manière contingente dans un pays, l’Egypte, qui ne pouvait être le mien". Ainsi s’exprime Benny Lévy dans une conférence donnée à Toulouse en octobre 1989 sur le thème "La révolution et l’émancipation" dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française. Cette phrase, Léo Lévy la place en exergue de Premier exil, le second chapitre de son livre A la Vie. Benny Lévy y pose la question - fondamentale pour chacun de nous - de son identité que le Moi Juif du début ne semble pas résoudre en totalité. L’identité juive, chez Benny Lévy, apparaît plus comme une identité à conquérir - comme on dit d’une identité qu’on se la forge - que comme acquise. Le lieu de naissance lui-même est donné comme flou : né semble-t-il. Et surtout, ce lieu est contingent. Nous sommes le produit de contingences historiques auxquelles nous devons nous arracher pour être. Ainsi des juifs qui ont dû s’arracher à la terre d’Egypte où ils étaient réduits en esclavage pour conquérir, à leurs risques et périls, une difficile liberté [1]

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Léo Lévy parle de son livre "A la vie"

Bien qu’intimement liée à son histoire depuis les pharaons, l’Egypte n’a jamais été historiquement une terre de paix pour le peuple juif. Elle ne sera pas non plus le pays de Benny Lévy qui y vécut, enfant, des périodes de troubles le contraignant à sa propre sortie d’Egypte pour l’exil, en famille, à Bruxelles puis Paris. "Chaque exil du peuple juif garde le goût de l’exil premier", écrit Léo Lévy. Même si elle y contribue, la naissance égyptienne de Benny Lévy ne répond pas totalement à la question de son identité qui va désormais se construire dans l’exil.

La première destruction a eu lieu. Destruction de la maison d’Egypte, celle d’une enfance pauvre, ballottée par les événements historiques. L’exil sera définitif. Avant son départ, la famille a signé un papier sur lequel est écrit qu’en quittant le territoire, elle renonce à la nationalité égyptienne et à un éventuel retour. La première reconstruction peut commencer.

Elle a déjà commencé, cette première reconstruction, dans la maison d’étude que l’écolier Benny Lévy se bâtit. Enfant, Benny Lévy s’acharne déjà au travail qui ne cessera de l’occuper toute sa vie. Il parle le français et l’arabe syrien. Il lit. Etudie. La maison d’étude, celle qui le suivra partout, est déjà là, en puissance. A Paris, elle va porter un nom : l’Ecole normale supérieure. Mais paradoxalement, ce lieu sera un non-lieu. N’ayant pas obtenu la nationalité française, Benny Lévy ne peut exercer aucune activité dans l’institution. Il n’a accès à aucun statut. Il est un sans-papier que les professeurs cachent, le soir, dans les locaux de l’école pour lui permettre d’y dormir. C’est dans ce non-lieu que Benny Lévy, après la khâgne de Louis-le-Grand, trace son itinéraire de philosophe. Dans ce non-lieu qu’il rencontre Louis Althusser. Dans ce non-lieu, encore, qu’il lit L’Etre et le Néant, première rencontre avec Sartre, décisive. Déjà.

Le non-lieu de l’Ecole nationale supérieure ne répond donc pas non plus à la question de l’identité qui reste toujours en suspense. C’est alors que Benny Lévy, après avoir effectué son "entrée en théorie" dans la cellule des étudiants communistes de l’ENS rassemblés autour de Louis Althusser, va créer, à défaut d’un lieu, un tenant-lieu : la Gauche prolétarienne. Tous les témoignages concordent : Benny Lévy s’est donné totalement au militantisme politique. Il lui a donné sa vie. A Lagrasse, le dimanche 20 octobre, un ancien responsable de la Gauche prolétarienne a pris la parole quelques minutes. Alain Raybaud, qui milita à Toulouse et fut arrêté puis écroué lors d’affrontements à Nice en 1970, a parlé "d’incandescence charnelle" pour décrire ce que fut le militantisme au sein de la GP. Et la douleur que représenta sa dissolution pour nombre de militants qui se retrouvèrent brutalement dépourvus de tout horizon. Cette "incandescence charnelle pour changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond" (Alain Raybaud), Benny Lévy l’a incarnée pendant toutes les années où il a dirigé le mouvement. Nous ne reviendrons pas ici sur les causes de la dissolution de la Gauche prolétarienne qui fut prononcée le 1er novembre 1973 (pour mieux connaître l’histoire de la Gauche prolétarienne et plus largement l’histoire des maoïsmes en France de 1930 à nos jours, vous pouvez consulter en ligne une chronologie très documentée sur le site de la revue dissidences.net). Contentons-nous de redire la souffrance, la brûlure que fut la dissolution pour nombre de militants. Et pour Benny Lévy, le désarroi dans lequel le laissa la destruction de ce qui lui tenait lieu de lieu, lui qui en était si dépourvu.

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Gilles Hanus (à gauche) et Alain Raybaud

C’est pourquoi, entre autres raisons, la sortie du politique est une question majeure dans l’itinéraire de Benny Lévy. Gilles Hanus rappelle que, même après la Gauche prolétarienne, Benny Lévy n’a pas cessé d’interroger le politique pour tenter d’en comprendre l’échec. Ce travail, il s’effectuera au contact de Jean-Paul Sartre dont Benny Lévy devient le secrétaire en 1973, après la dissolution de la GP. Les entretiens rassemblés chez Verdier sous le titre L’Espoir maintenant - et dont des extraits étaient parus dans Le Nouvel Observateur - témoignent de la densité de l’échange entre les deux philosophes qui n’en resteront pas là. D’autres livres viendront. Articles. Jusqu’au Meurtre du Pasteur, le livre de Benny Lévy sous-titré Critique de la vision politique du monde (Livre de Poche) dans lequel il tire un trait définitif sur sa trajectoire militante, non sans en avoir dégagé tout le sens.

Après la destruction de la Gauche prolétarienne, Benny Lévy entreprend une nouvelle reconstruction dans le dialogue avec Sartre. Notons au passage que cette reconstruction, Benny Lévy ne la mène pas seul. Il ne le peut. Il a besoin de Sartre. Sartre l’aide à sortir du politique. Le tournant est décisif. Sartre le remet dans le chemin de la philosophie. Sartre lui rend son identité perdue. Benny Lévy ne s’appelle plus Pierre Victor, son pseudonyme à la tête de la Gauche prolétarienne. Avec Sartre, Benny Lévy signe ses articles de son vrai nom, Benny Lévy. Avec Sartre, Benny Lévy retrouve son nom. Ce n’est pas rien, le rôle de Sartre, dans ce moment-clé de la vie de Benny Lévy. Qui plus est, quand on sait l’importance que revêt pour un Juif la question du nom, il n’est pas personne celui qui rend son nom à un juif. Il n’est pas rien. Sartre, s’il n’était pas tout, n’était pas rien. Il ne s’agit certes pas, ici, d’exagérer, de surévaluer le rôle de Sartre auprès de Benny Lévy (j’en suis au demeurant fort incapable car je ne connais pas assez les textes), mais de le situer à sa place juste. De même que l’on a répandu beaucoup de calomnies sur le rôle de Benny Lévy auprès de Sartre, les jaloux, les grincheux ont cédé à d’odieuses insinuations sur leur relation. Le livre de Léo Lévy rétablit les choses sur le plan de la vie. Celui de Gilles Hanus sur le plan de la pensée. Les jaloux, les grincheux, peuvent rebrousser chemin. Circulez, jaloux, grincheux, vous n’avez rien à voir avec cette immense aventure de la pensée, probablement la plus singulière de la fin du XXe siècle : la rencontre de Sartre et de Benny Lévy.

La reconstruction donc, après la dissolution de la Gauche prolétarienne, s’opère dans le dialogue avec Sartre. Sur le plan de la méthode, ce dialogue préfigure le travail qu’entamera quelques années plus tard Benny Lévy lorsqu’il mettra l’étude des textes de la tradition hébraïque au coeur de sa recherche philosophique. Ce retour au judaïsme, avant le retour au lieu originel, s’accomplit dans les années strasbourgeoises de Benny Lévy. Lorsque, installé avec sa famille à Strasbourg, il s’initie à l’étude de la Torah et du Talmud, Benny Lévy ne marche pas seul sur ce chemin. Il a un maître et un compagnon d’étude. Il fréquente une yeshiva, une maison d’étude. Cette maison qu’il porte en lui, au fond de lui, cette maison qui a été toute sa vie la gardienne de son identité profonde, imprononçable peut-être, elle est là, matériellement constituée, à Strasbourg. Elle n’est pas encore le lieu. Mais elle va y conduire.

Le lieu. Nous y voici. Jérusalem. Léo Lévy raconte leur arrivée à l’aéroport Ben Gourion et, déjà, le premier décalage que ressent Benny Lévy dès qu’il pose le pied sur la terre d’Israël. Pas n ’importe quel décalage. Celui de la langue. La langue parlée, raconte Léo Lévy, la langue de la rue n’a rien à voir avec la langue des textes. Benny Lévy rentre chez lui et il s’aperçoit tout de suite qu’il est en décalage. Comme si ce chez lui dans lequel il retournait n’était pas naturellement son chez lui. Et qu’il allait devoir le (re)conquérir. Encore. Pour y construire une nouvelle maison. Sa maison. Enfin.

Grâce à l’Alliance Française au sein de laquelle il bénéficie d’un statut d’attaché, Benny Lévy réussit à installer à Jérusalem un institut de philosophie et de littérature, une école doctorale antenne de l’université de Paris VII. Benny Lévy peut continuer à étudier la Torah et le Talmud dans une yeshiva. Mais à côté de cela, parallèlement, il a sa maison où il peut lui-même enseigner la philosophie à des étudiants francophones. L’expérience est de courte durée. A son tour, l’Alliance Française est détruite. Et l’antenne israélienne de l’école doctorale aussi. Léo Lévy raconte qu’à Paris, on ne voulait pas faire cadeau d’un enseignement philosophique en français au gouvernement conservateur de l’époque. Voilà comment Benny Lévy se retrouve une nouvelle fois sans maison. Mais il ne baisse pas les bras.

Toute sa vie, Benny Lévy a construit et reconstruit. Cette fois, il va créer sa propre institution. Indépendante de tout pouvoir politique. Libre. Sur les cendres de l’école doctorale, Benny Lévy crée l’institut d’études lévinassiennes, avec le soutien de deux amis proches et chers, Bernard-Henry Lévy et Alain Finkielkraut. La séance inaugurale de l’institut se déroule à Jérusalem, en l’an 2000. Bernard-Henry Lévy et Alain Finkielkraut entourent Benny Lévy. Par bonheur, IsraTV a filmé leurs interventions et la vidéo est disponible sur Youtube. Allez voir.

"L’institut est né avant toute discussion" entre les trois fondateurs, explique Benny Lévy dans son intervention. "Il est né, poursuit-il, d’une existence inconditionnelle (...) Lévinas nous conjoignait avant l’institut Lévinas. Ou pour mieux dire, nous conjoignait une parole avant la parole. Tout Lévinas peut s’entendre de ce point : une parole avant la parole". Puis Benny Lévy donne lecture de textes d’Emmanuel Lévinas. La lecture qui, chez Benny Lévy, constitue la base de l’étude.

Je n’ai, personnellement, que trop parlé. La parole, je la laisse maintenant à Benny Lévy. Pour rencontrer sa parole, depuis sa mort en 2003, il faut la lire. Quelques documents sonores, ici et là, et le magnifique film de Jackie Berroyer qui montre un séminaire de Benny Lévy sur l’Alcibiade de Platon [2], rendent compte de l’intensité, de l’incandescence de sa parole. Mais l’essentiel est à lire. L’essentiel de cette parole qui demeure audible dans les livres. Dans les travaux de ses commentateurs. Dans les travaux de l’institut d’études lévinassiennes et de la fondation Benny Lévy. Cette parole qui, conformément à la tradition hébraïque, invite à l’étude par la lecture. Parole d’étude. Par quoi Benny Lévy, aujourd’hui, à son tour, nous conjoint.


[1Difficile liberté (essais sur le judaïsme), d’Emmanuel Lévinas (Le Livre de Poche).

[2Le séminaire complet vient de faire l’objet d’une édition chez Verdier Poche sous le titre L’Alcibiade, introduction à la lecture de Platon.

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