Les cahiers de Serge Bonnery

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Ecrire dans le cours du monde

mercredi 18 décembre 2013, par Serge Bonnery

Poursuivons… Dans le prolongement du billet d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’écriture comme praxis, en écho à comment je construis ma maison numérique, quelques réflexions, sous forme de notes. Mais en guise d’esquisse seulement, à partir de cette mise en question : la pratique de l’écriture au quotidien, dans le quotidien. Ou : que faisons-nous quand nous écrivons ?

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"Le web remet l’écriture dans le temps de la vie", énoncez-vous. L’écriture, au milieu d’un foisonnement d’écritures en circulation, dans une relation directe (sans intermédiaire, sans média) au vivant. Et plus que l’écriture du vivant, l’écriture dans le vivant, à partir du vivant. Non pas dos tourné au monde mais dans le monde, le brouhaha du monde, le "grand chaos du monde" dont parle Claude Simon (excusez-moi de revenir sans cesse à lui mais comme vous le savez, il occupe en ce moment l’essentiel de mes activités).

Mais pourquoi, au fond, montrer "le geste en train de se faire", le geste d’écrire en train d’avoir lieu, et non le résultat fini, soit l’après, une fois le geste épuisé, et qui serait le livre ? Parce que, de même qu’Isabelle Pariente-Butterlin a posé l’écriture comme première au regard du support qui ensuite la portera (web, papier, site ou blog, livre…), de même je crois que c’est faire qui est premier, avant même l’écriture pensée comme finie. Pour écrire (c’est bête à dire) il convient de commencer par écrire. Avant de concevoir, écrire.

Notant ceci, je réalise à quel point je me sens dans l’incapacité de penser l’écriture comme finie, de penser livre, parce que, ce qui m’intéresse en premier, ce n’est pas le livre (ou tout autre forme d’objet fini), c’est le geste d’écrire en train de s’accomplir. Le livre s’il vient ne viendra qu’après. Par surcroît.

Faire est donc premier. Ce dont il s’agit en effet, écrivant, ce qu’exige selon moi l’écriture, c’est moins de penser l’objet fini dont elle peut accoucher (ou pas) que son propre objet : ce pourquoi l’écriture est.

Il n’est pas nécessaire de penser livre/objet fini pour écrire. Pour la raison que l’écriture est première dans le sens historique, chronologique du terme. On a écrit avant de faire des livres. Bien avant. Longtemps avant. On avait peut-être tout dit avant le premier livre.

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Le site ou le blog sont-ils (peuvent-ils être) comme le livre, des objets finis ? Ils le peuvent en effet. Ils peuvent être conçus comme tels et cela fonctionne parfaitement. Il n’y a aucun doute là-dessus. Et cette manière de penser site/blog a ses vertus. Je n’exclus pas les sites/blogs pensés comme tels de mon champ de lecture. Ils m’intéressent pour ce qu’ils sont. Mais ce n’est pas ainsi que je vois l’écriture sur le web. Ce n’est pas la tâche que je me suis fixée en écrivant sur le web.

Si j’ai décidé d’intensifier un travail d’écriture/web, de ne plus me consacrer qu’à un travail d’écriture/web, ou de faire en sorte que tout mon travail d’écrire se passe là, sur le web, c’est parce que je voulais absolument retrouver le geste d’écrire que j’avais perdu ces dernières années (je l’avais vu s’éloigner de moi, comme inexorablement, mais le présent montre qu’il n’y a pas d’inexorable) et que je ne voulais plus le perdre. Je le savais premier et je le voulais tel, impérativement : tout à coup, m’est apparu que l’écriture/web permettait cela, replacer le geste d’écrire au centre de mes activités, de ma vie, et faire en sorte qu’il ne m’échappe plus comme il avait pu se glisser dans le passé hors de moi.

Ce que je souhaite, avec le blog et, demain, avec le site, c’est triturer/malaxer/façonner au jour le jour un objet mouvant, un objet (le site) en train de se faire, refusant à ce qui est en ligne un état définitif au profit d’un mouvement de l’écriture, refusant à l’objet le statut de fini au profit d’un espace mouvant, incertain, instable.

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Nous avons sous les yeux un exemple probant de l’écriture en mouvement : c’est La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust. Lorsque Proust s’est lancé dans l’écriture de La Recherche, il n’avait pas la moindre idée de la direction que prendrait ce chantier. Il ne savait pas où il allait, ce qui ne l’a pas empêché de se lancer, de commencer à écrire et c’est l’écriture même qui, peu à peu, a creusé son sillon, c’est l’écriture qui s’est frayé un chemin dans la forêt des écritures du monde, c’est l’écriture qui a dessiné son propre parcours comme écho au chaos du monde. Dans le projet de La Recherche, l’écriture a été première, elle a devancé la conception même de l’ouvrage en tant qu’objet fini. Et je crois que si l’écriture n’avait pas été première, jamais La Recherche n’aurait vu le jour. Pour la raison que La Recherche était inconcevable a priori. Avant d’être un livre, La Recherche du Temps Perdu est un acte de foi dans l’écriture. Un acte de foi comme il n’en a peut-être jamais été formulé de plus fervent. Il ne peut pas écrire La Recherche du Temps Perdu, celui qui ne croit pas en l’écriture, celui qui ne croit pas au pouvoir de création que l’écriture porte en elle et qui ne se libère que dans/par l’écriture même : sa pratique au quotidien.

J’ajoute, pour faire pièce, que même au moment où Proust commence à penser La Recherche en tant que livre, il ne parvient pas à penser l’objet fini. Quand Proust essaie de passer du mouvement de l’écriture au livre, c’est le livre qui se met en mouvement, le livre mouvant. Proust ne sait tellement pas ce que la vie va encore apporter à son travail mais il a une telle confiance dans ce qu’elle peut lui amener encore qu’il ne peut pas penser le livre dans la forme qu’il prendra… in fine.

C’est ici que je rejoins Isabelle Pariente-Butterlin quand elle pose l’écriture comme praxis. Je comprends : l’écriture en tant qu’elle est sa propre fin. Le livre ne pouvant dès lors être guère plus qu’une étape dans le processus d’écriture, le livre non plus comme fin mais comme étape. Puisque de fin, il n’y en a pas. Car si l’écriture est sa propre fin, alors l’écriture est sans fin.

C’est cette écriture là qu’il m’importe de tenter. L’écriture en tant qu’elle est. Et non en tant que moyen.

Attention : je ne nie pas l’écriture comme moyen et je ne mets aucun jugement de valeur dans la distinction que j’établie. Nous avons besoin de l’écriture comme moyen. Mais encore une fois, ce n’est pas à cette écriture-là que je souhaite me frotter. Ce n’est pas cette écriture-là qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est l’écriture telle que la définit Isabelle Pariente-Butterlin dans le texte dont il est question ici, à savoir : l’écriture comme praxis, l’écriture qui, en tant que praxis, est de sable mouvant.

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