Les cahiers de Serge Bonnery

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Clarté

mercredi 15 janvier 2014, par Serge Bonnery

Cette nuit, je lisais des poèmes de Nâzim Hikmet. Poète turc qui passa douze ans de sa vie en prison après avoir été condamné pour « activités anti-nazies et anti-franquistes ». Egalement condamné pour marxisme, indésirable dans son pays natal, il fut contraint à l’exil en Pologne. Enfin, la poésie de ce maudit communiste fut aussi rejetée. Hikmet, passé du vers libre - ce qu’on lui reprochait - aux vers de l’enfermement.

Derrière les barreaux de sa cellule où perce un jour lointain, Nâzim Hikmet écrit : « Je regarde à genoux la terre. Je regarde l’herbe ». Il sait regarder ce que nous ne savons plus voir. « Je regarde les insectes »... Que nous ne prenons plus la peine de regarder, nous qui pensons plus facilement aux dieux qu’à la fleur éclose dans le jardin d’à côté. « Des fleurs s’épanouissent, toutes bleues, je les regarde ».

N’est-ce pas en les regardant qu’Hikmet donne aux fleurs leur pouvoir d’exister ? De se dévoiler, lever le voile sur leur consistance ? Et si le monde, s’interroge le poète, n’était qu’un grand vide que seules peuplent nos visions ? Je vois des fleurs et les fleurs sont.

« Couché sur le dos, je vois le ciel ». Que voit encore Hikmet ? « Les branches de l’arbre », « les cigognes qui volent ». Simplement. Le poète « rêve les yeux ouverts ». Et sa bien-aimée, il l’imagine « comme le ciel du printemps ».

De sa prison, Nâzim Hikmet, que ses compagnons de geôle nomment Maître, voit tout. Il développe une vision du monde à cent-quatre-vingt degrés. Rien n’échappe à son champ, aussi étendu que celui d’un oiseau de proie. Tout se passe comme si le poète voulait circonscrire le monde dans son regard, l’envelopper de sa vision.

Dans un autre poème, Nâzim Hikmet parle d’une montagne, le mont Uludag - cela ne me disait absolument rien avant de lire ce nom imprimé sur le feuillet du livre, format poche, de la collection Poésie/Gallimard, où sont publiés les poèmes de Nâzim Hikmet sous le titre Il neige dans la nuit ; cela ne me disait rien, je suis donc parti, non vers ce mont dont j’ignore où il se trouve à l’instant où j’écris, mais je vais savoir, internet va me dire, je m’interrompts quelques secondes, juste le temps de taper « mont Uludag » dans le moteur de recherche, voilà qui est fait ; j’apprends, donc, que le « mont Uludag », aussi appelé « montagne des moines », en français « Olympe de Bithynie » (qu’est-ce encore que cette Bithynie ? Allons voir - il s’agit du point culminant de la Turquie occidentale), autre appellation du mont Uludag qui culmune à 2 543 mètres d’altitude, justifiant son nom qui signifie « la montagne haute », planté à une trentaine de kiolomètres de la ville de Bursa.

« A propos du mont Uludag » est le titre du poème dans lequel Nâzim Hikmet décrit son face-à-face avec la montagne. Un face-à-face qui dure depuis sept ans. Sept ans de capitivité durant lesquels le poète observe la montagne par l’huis de sa cellule. Elle paraît ne pas bouger, demeurer là, altière, figée, mais à y regarder de plus près, et surtout longtemps, sept ans, elle change selon les saisons. De couleur, « toute bleue » au printemps, l’hiver hurlante dans « sa robe volant au vent ». Et voici le poète, tout à coup, imaginant le meurtre dont s’est rendu coupable « un de ces montagnards aux sourcils noirs et au large pantalon bouffant de bure jaune », un montagnard au pantalon bouffant dans la montagne dont la robe vole au vent en hiver, meurtrier - pour une sombre affaire de jalousie - engeôlé dans la chambrée numéro dix-sept. Pour y purger une peine de quinze ans d’emprisonnement.

Nâzim Hikmet écrit cette histoire en 1947, dans sa cellule d’où il contemple, à travers l’huis, l’immensité du territoire poétique. « Surtout quand le vent souffle du sud ». Et « dans la clarté qui s’avance ».

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