Les cahiers de Serge Bonnery

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Passeur de sages

mercredi 15 janvier 2014, par Serge Bonnery

Depuis plus de trente ans, Patrick Gifreu traduit Raymond Lulle dont il est l’un des spécialistes reconnus en France (et ailleurs...) Dans sa collection des éditions de la Merci, depuis 2008, il publie - à raison de deux à trois textes par an - les textes de sages catalans de l’âge d’or médiéval, quand, autour de la ville et la province de Gérone notamment, juifs, chrétiens et musulmans savaient se parler et confronter leurs connaissances dont des disputes - au sens de disputatio - de haute volée témoignent encore de nos jours. Rencontre avec un traducteur exigeant pour qui "la traduction est le seul chemin d’une culture à une autre".

Il faut « une certaine dose d’inconscience... et de conscience » pour se lancer dans une entreprise éditoriale. Depuis cinq ans qu’il a créé sa maison, le Perpignanais Patrick Gifreu en témoigne. A raison de « deux à trois livres par an », le catalogue des éditions de la Merci compte treize titres vendus avec succès à travers le monde : uniquement des textes médiévaux traduits du catalan, « richesses patrimoniales de premier ordre » que Patrick Gifreu remet en circulation « pour qu’ils soient à portée du plus grand nombre de lecteurs » et parce qu’ils ont encore des choses à nous apprendre.

Patrick Gifreu est un passeur. A l’image des sages de l’âge d’or médiéval dont il traduit les œuvres politiques, philosophiques ou méditatives, il situe son travail au carrefour des cultures chrétienne, juive et musulmane. Au temps où « l’autre n’était pas aussi éloigné qu’on le croit » et où « la dispute » dans le sens positif du terme dépassait les limites de la connaissance dans l’espoir de les repousser. Le parti pris des éditions de la Merci tient dans cette conviction qu’il faut « démythifier la communication ». La déconnecter de ses ersatz contemporains pour revenir à l’essentiel : le dialogue avec « l’autre » auquel « on se confronte ». Patrick Gifreu pense que la traduction est le « seul chemin pour passer d’une culture à une autre ». Et ce qui était vrai hier pour ces doctes qui lisaient le latin, le grec, l’arabe et l’hébreu est toujours vrai aujourd’hui.

La Merci ne publie pas seulement des textes savants. Figurent aussi au catalogue des ouvrages sur l’art de la table, la cuisine et le vin. Car ces sages n’étaient pas “que” de purs esprits. A leurs yeux, le monde était un tout et la connaissance pouvait revêtir un caractère jubilatoire. Ainsi de François Eiximenis dont les cendres reposent dans une chapelle de Perpignan : « c’était un esprit encyclopédique comme on a du mal à en imaginer aujourd’hui », souligne Patrick Gifreu. Un homme qui, grâce aux éditions de la Merci, nous parle par-delà le temps et qui, comme tant d’autres enfouis dans les cartons du traducteur, n’a pas encore tout dit.

Raymond Lulle, notre contemporain

“Le livre des bêtes” aux éditions du Chiendent : ce fut, il y a une trentaine d’années, la première traduction de Lulle publiée par Patrick Gifreu qui a ensuite vu ses travaux paraître chez des éditeurs tels que La Différence qui lui ont assuré une plus large diffusion. Si Patrick Gifreu nourrit une passion particulière pour “le docteur inspiré”, c’est qu’il fut “l’un des premiers à aborder des questions qui nous concernent encore aujourd’hui”. Esprit encyclopédique avant le XVIIIe siècle des Lumières, Lulle, dit très sérieusement Patrick Gifreu, fut par exemple “un précurseur de l’informatique”. “Il est, précise le traducteur, à l’origine d’une vision scientifique du monde”. Esprit libre, “il ne faisait jamais appel aux Autorités de son temps (La Bible et Saint-Thomas). Il cherchait à comprendre et à démontrer. Son système s’efforçait de répondre à tout”. Les éditions de la Merci ont publié trois livres de Raymond Lulle : “Le livre de l’intention”, “Le livre des mille proverbes“ et - tout dernier entré au catalogue - “Le livre des cinq sages”, premier ouvrage œcuménique d’Occident qui confronte les idées chrétiennes d’Orient au savoir des musulmans. Pour Lulle, le monde était inconcevable sans Dieu mais “Dieu n’était pas la seule cause du monde”. Une idée toujours révolutionnaire...

Des livres pour la vie

La Merci - merced en catalan - est un ordre religieux fondé au XIIIe siècle à Barcelone et dont la fonction était le rachat des prisonniers chrétiens aux musulmans. L’un des plus célèbres prisonniers rachetés fut Miguel de Cervantès qui, dans Don Quichotte, rend hommage aux marchands catalans qui ont payé pour sa libération. Ce nom - Merci - désigne parfaitement le travail éditorial de Patrick Gifreu qui, par ses traductions dans un français impeccable, à la portée de tous, rend des textes à la vie - les rachète en quelque sorte - en les libérant des rayons de bibliothèques où ils dormaient jusqu’ici. “Ce travail est celui de toute une équipe”, insiste le traducteur. Au catalogue, figurent ainsi les noms des universitaires Michel Adroher et Jean-Pierre Barraqué, de l’ingénieur agronome Pierre Torrès (tous sur Eiximenis) ainsi que de l’historienne et ancienne journaliste Josianne Cabanas (sur Saint Vincent Ferrier). Une équipe pour racheter ce qui n’a pas de prix : le partage du savoir.


Le catalogue est disponible sur le site internet des éditions de la Merci. La collection complète est aussi disponible à la librairie Torcatis de Perpignan.
Crédit photo : Nicolas Parent.

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