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Joë Bousquet dans les yeux de l’amour

mercredi 15 janvier 2014, par Serge Bonnery

Un jour, début janvier 1946, Joë Bousquet voit pénétrer dans sa chambre de Carcassonne une jeune fille qui n’a pas dix-huit ans. Jacqueline Gourbeyre – c’était son nom – était originaire de Tarbes et allait suivre ses études à Toulouse. Entre le poète blessé et l’étudiante, naît une histoire d’amour.

Ce n’est pas la première fois de sa vie, loin s’en faut, que le poète condamné à la paralysie après la blessure reçue en 1918 sur le front de l’Aisne, s’éprend d’une jeune femme. Marthe, Ginette, Germaine, Fany : ces quatre au moins sont connues grâce aux correspondances publiées à ce jour. Les « Lettres à Marthe », les « Lettres à Ginette », les « Lettres à Poisson d’Or » (Germaine) ou encore les lettres à Fany parues sous le titre « Un amour couleur de thé » [1] disent toutes l’amour. Et, comme toujours chez Bousquet, l’impossibilité de l’amour.

Quatre ans avant sa mort, auprès de Linette – diminutif qu’il donne à Jacqueline dans ses lettres – le poète n’a pas renoncé. C’est que toute sa vie, Joë Bousquet a vécu dans les yeux de l’amour. Les « Lettres à une jeune fille » en témoignent avec la même passion, demeurée intacte, d’écrire les sentiments pour leur donner une dimension que le corps blessé leur refuse.

« Je vous écrirai tout ce que je fais, je remuerai mes tiroirs (…), nous inventerons une poésie », s’exalte le poète qui , auprès de Jacqueline, jette ses dernières forces dans la bataille. « Je vous vois partout dans cette chambre où vous avez tout regardé », lui confie-t-il. Il multiplie dès lors autour de lui, entre les livres et cahiers éparpillés sur son lit et les tableaux de ses amis peintres surréalistes accrochés aux murs de sa chambre, les signes de sa présence. Il lui dit son « enchantement » de l’aimer. Veut tout lui transmettre : son savoir, le fruit de ses lectures, de ses méditations. Lui parle avec force détails de son travail quotidien : ici un conte en cours d’écriture, là un manuscrit à corriger qu’un éditeur attend, et là encore un article à boucler pour une revue, quand il reste encore tant de conversations à tenir, de lettres à rédiger et de souffrances aussi à endurer qui arrêtent toujours le temps au meilleur de ce qu’il peut encore apporter.

Mais Joë Bousquet dit aussi à Jacqueline sa « secrète angoisse ». De voir, une nouvelle fois, l’amour s’enfuir vers d’autres horizons ? C’est ce qui adviendra, fatalement, comme toujours cela est advenu. « Souvenez-vous que je suis là… », « j’ai voulu vous envoyer vite ce mot dans l’espoir de vous atteindre »… Les « Lettres à une jeune fille » ne cachent rien non plus de la distance qui sépare les amants et les éloigne peu à peu l’un de l’autre jusqu’à la séparation.

Linette a sans doute été le dernier amour de Joë Bousquet qui lui écrit une ultime fois en février 1949. Un an et demi avant sa mort, le poète vient de livrer la probable seule bataille qu’il rêva jamais de remporter. Parce que, dit-il, « je naîtrai de ce que j’aime ». Cette correspondance jusqu’ici inédite prouve qu’à défaut de le gagner, ce combat pour l’amour n’aura pas été mené en vain.

Joë Bousquet, « Lettres à une jeune fille », éditions Grasset. 315 pages. 17,90 euros.


[1Les Lettres à Marthe (Gallimard) et les Lettres à Ginette (Albin Michel) sont hélas épuisées. Les Lettres à Poisson d’Or et Un amour couleur de thé sont disponibles dans la collection L’Imaginaire des éditions Gallimard.

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