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Walter Benjamin, Port-Bou point final

mardi 14 janvier 2014, par Serge Bonnery

Du 11 octobre 2011 au 5 février 2012, le musée d’art et d’histoire du judaïsme présentait une exposition consacrée aux archives de Walter Benjamin. Ce texte a été écrit après une visite de cette exposition.

Walter Benjamin, Port-Bou point final

En juin 1940, Walter Benjamin quitte Paris. Il prend la direction de Lourdes, en compagnie de sa sœur Dora. En août, il est à Marseille où il obtient son visa pour les Etats-Unis. Le 25 septembre, avec un groupe de réfugiés allemands, il arrive à Port-Vendres où il entre en contact avec la militante Lisa Fittko qui peut faire passer le groupe en Espagne. Ils arrivent à Port-Bou le 25 au soir. « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir », écrit-il à son amie Henny Gurland qui est du voyage. Face au refus des policiers espagnols de le laisser franchir la frontière, Walter Benjamin se suicide le 26 septembre en absorbant une forte dose de morphine. « C’est dans un petit village des Pyrénées où personne ne me connaît (que) ma vie va s’achever ».

Le labyrinthe. Cette dernière lettre est présentée dans l’exposition que le musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris consacre aux archives de Walter Benjamin. Pour qui en douterait encore, elle montre la place centrale qu’occupa le philosophe, écrivain et critique dans la vie intellectuelle du XXe siècle en Europe. Cet Allemand s’était épris de la langue française. On lui doit des livres majeurs sur Charles Baudelaire et Marcel Proust.

Ses écrits, en français ou en allemand, forment une constellation unique en son genre : réflexions sur l’art, la littérature, mais aussi la nature et le statut de l’objet. Walter Benjamin était un penseur libre et un créateur hors norme. L’exposition le montre collectionneur et archiviste méticuleux. Au point que cette obsession est devenue un pilier de son œuvre protéiforme. D’une écriture « micrographique », il a noté, répertorié, transcrit, jeté des ponts entre les cultures française et allemande, tissé un réseau d’intelligences et de questionnements. Le labyrinthe Walter Benjamin impressionne.

Les amitiés. A côté de ses archives personnelles, l’exposition présente l’homme à travers, cette fois, le réseau des amitiés : les philosophes Gershom Scholem, Hanna Arendt et Theodor Adorno, le dramaturge Bertold Brecht, la photographe Gisèle Freund, la libraire Adrienne Monnier, l’écrivain Sylvia Beach... Cette liste donne la mesure de l’intellectuel que fut Walter Benjamin, au carrefour des savoirs de son temps.

A Gretel Adorno - la femme de Theodor - il écrit de Lourdes le 19 juillet 1940 qu’il n’a rien emporté de ses manuscrits, lui qui avait si soigneusement rassemblé ses travaux. Il lui confie qu’il a seulement pu prendre son masque à gaz et ses effets de toilette. Et « j’ai emporté un seul livre : les mémoires du Cardinal de Retz ».

A Port-Bou, son point final, Walter Benjamin est mort dans le dénuement. Annonçant le décès de leur ami à Gershom Scholem, Hanna Arendt écrit : « Les juifs meurent en Europe. Et on les enterre comme des chiens... »

Une évocation de Walter Benjamin entre Banyuls et Port-Vendres

Nous donnons ici plusieurs extraits de "Dernière frontière", le roman de Bruno Arpaia (Liane Levi éditions) qui met en scène la longue marche de Walter Benjamin vers l’exil, de Paris à Lourdes, puis Marseille, Port-Vendres, Banyuls et Port-Bou où il a mis fin à ses jours. Nous sommes le 25 septembre 1940. Walter Benjamin est arrivé la veille en train de Marseille à Port-Vendres, en compagnie de Henny Gurland et de José, le fils de Henny qu’il avait rencontrés dans la cité phocéenne. Il s’est rendu chez Lisa Fittko sur la recommandation de son mari Hans dont Benjamin avait fait la connaissance lors de son internement au camp de Vernuche. Lisa et Hans étaient des résistants anti-nazi. Avec l’aide de M. Azéma, maire de Banyuls, qui connaissait un sentier conduisant à la frontière espagnole et qu’empruntaient les contrebandiers pour échapper à la police française et à la milice de Vichy, Lisa Fittko va permettre à Walter, Henny et José de passer clandestinement en Espagne, avec trois autres juives allemandes rencontrées à Banyuls et qui, comme eux, fuyaient le nazisme et la menace d’arrestation synonyme de mort. Walter Benjamin et son groupe sont parvenus à Port-Bou le 26 septembre au matin. Refoulés par la douane espagnole qui a reçu l’ordre de ne plus laisser aucun fugitif venant de France pénétrer sur le sol espagnol, ils obtiennent de se reposer une nuit à la Fonda Francia, une auberge du village frontalier. C’est dans la chambre qui lui est attribuée que Walter Benjamin avale plusieurs pilules de morphine et se donne la mort.

Il fallait partir...
"Ils se mirent en route au milieu de la matinée, Lisa devant, madame Gurland derrière elle, puis Walter et José, qui ne se séparait jamais de lui. La mer brillait au loin, devant eux les montagnes, bien nettes, les vignes vertes descendaient des hauteurs, déjà tachées d’or par les grappes mûres, de noir par les vêtements des femmes qui y travaillaient. Jusqu’à Banyuls c’étaient quelques kilomètres en plaine, mais Benjamin semblait déjà hors d’haleine à mi-chemin, les lèvres violettes, pâles. (...)

Quand ils arrivèrent à Banyuls, ils trouvèrent trois chambres dans une petite pension dont les fenêtres donnaient sur la mer : maintenant que le soleil l’éclairait à pic, elle était verte, bleu intense. Walter serait resté à la regarder jusqu’à ce que les pensées qui bouillonnaient dans sa tête s’apaisent, dissoutes dans ce bleu, innocent comme si la mer venait de naître. Mais il fallait partir".

"Ils partirent en début d’après-midi. Ils marchaient lentement sur le sentier qui montait àn peine, comme des touristes enchantés par le paysage, par le vent qui soulevait de temps à autre la poussière au sommet des collines, par les couleurs éclatantes de septembre, les oliviers, les figuiers, les caroubiers qui longeaient leur chemin. Seul José prenait de l’avance et revenait en courant, pris d’une gaîté agitée, d’une inquiétude qu’il ne savait pas exprimer autrement qu’en galopant et en remontant ensuite la petite route en prenant de grands virages. Sa mère l’appelait, lui demandait d’arrêter, de rester avec eux. En vain. Lisa pensa qu’il aurait peut-être mieux valu rester plus silencieux, mais autour d’eux, heureusement, il n’y avait que le vent qui brouillait les voix, rendait confus les mots de cette maudite langue qui les trahissait : ils étaient quatre juifs allemands qui fuyaient. (...) Le vieux Benj n’était pas à sa place au bord du sentier, avec sa cravate bien serrée, son veston boutonné, ses chaussures de ville usées, sa serviette à laquelle il semblait ficelé. (...)

Drôle de promenade. A partir de la clairière, le chemin devenait plus difficile, les traces du sentier se perdaient entre les parois de roche et les escarpements, et Benjamin s’aperçut enfin qu’il se dirigeaient vers une descente à droite, alors que la crête qu’ils devaient franchir s’éloignait de plus en lus sur la gauche. Ils s’étaient trompés. (...) Ils mirent vingt bonnes minutes pour retrouver la bifurcation et prendre la direction juste. A ce stade, on ne pouvait plus parler de sentier. C’étaient parfois des marches à peine creusées dans la terre, parfois une mince entaille dans le rocher permettant tout juste à une personne de passer. (...) Pas de sentier, rien qu’un terrain qui s’éboulait sous les pieds à chaque pas. Ils grimpaient entre les ceps chargés de grappes presque mûres du raisin noir et sucré de Banyuls, accrochés le long d’une pente qui, pour Benjamin, paraissait carrément verticale. (...)

Le sentier était déjà moins raide, mais Benjamin, épuisé par la fatigue accumulée depuis le matin, avait de plus en plus de mal à avancer. Son pas avait encore ralenti et, au contraire, ses pauses se prolongeaient. Il ne s’intéressait, semblait-il, qu’à la régularité de son rythme. Lisa allait en avant des autres lorsqu’ils atteignirent la crête, entre le Coll de Rumpisa et Pla del Ras. Il cessa de respirer et s’arrêta, croyant à une sorte de mirage. Il laissa échapper un hurlement : "’Venez ! Venez voir !" Derrière lui, en bas, dans le lointain, le bleu très intense de la mer française, le vert, le jaune et l’ocre des collines et des vignes traversées le matin ; devant lui, à perte de vue, l’enfilade de rochers à pic sur la mer turquoise, claire et immobile des côtes d’Espagne. (...)

Ils étaient presque rendus. Port-Bou se cachait là en-bas, derrière quelques coteaux. Ils n’avaient plus qu’à descendre tout droit pour arriver bientôt. C’était fini. Ils avaient passé la nième frontière. Ils étaient presque en sûreté".


(c) Bruno Arpaia, "Dernière frontière" (éditions Liana Levi) pour les extraits cités.
Crédit photo : musée d’art et d’histoire du judaïsme.

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