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"Un vrai philosophe est impertinent"

mardi 16 avril 2013, par Serge Bonnery

Le philosophe Michel Onfray, auteur de "L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus" aux éditions Flammarion, avait été, le samedi 10 mars 2012, l’invité d’une rencontre exceptionnelle organisée par Les Vendanges littéraires de Rivesaltes.
Nous l’avions alors interrogé sur son ouvrage.

Vous présentez Albert Camus comme un philosophe de la lumière méditerranéenne, un hédoniste : en quoi cette situation géographique est-elle si importante ?
La terre de l’enfance compte pour beaucoup dans le devenir d’un homme. Du moins pour ceux qui ont le sens de la fidélité à leur enfance, car, ici comme ailleurs, il y a des oublieux ! L’enfance est l’époque où le tempérament, le caractère, la sensibilité se constituent. Un climat, des paysages, une hygrométrie, comptent dans ce processus. Les brumes du nord du pessimiste Kierkegaard n’ont pas grand chose à voir avec le soleil incandescent de la Méditerranée de l’hédoniste Albert Camus. Comparez le Traité du désespoir du premier à Noces du second !

Camus-Nietzsche contre Sartre-Hegel : votre livre fait apparaître une opposition radicale. Vous, vous avez choisi. C’est Camus contre Sartre. Pourquoi ?
Parce qu’il y eut d’un côté, celui de Camus, grandeur, vérité, droiture, honnêteté, fidélité aux pauvres, aux petits , aux sans-grades, aux démunis et de l’autre, celui de Sartre, mensonge, travestissement, opportunisme, désir de célébrité... Si l’on a envie de modèles, la verticalité camusienne me semble plus intéressante que le trajet sartrien rampant devant toutes les tyrannies du XX° siècle, pourvu qu’elles soient de gauche...

Revenons à la Méditerranée qui est d’abord l’Algérie où pour Camus tout commence. Est-ce la situation politique en Algérie qui provoque en lui une « intolérance quasi organique à l’injustice ? »
C’est d’abord la fidélité à son milieu, père ouvrier agricole et mère femme de ménage : il a connu la pauvreté concrètement, et pas dans les livres. L’injustice il l’a vécue dans la vie quotidienne, il ne l’a pas découverte dans les livres, en lisant Marx par exemple. Il a vu la misère, il l’a comprise très vite, il l’a analysée et racontée dans des articles d’Alger républicain. Très tôt, il a compris l’iniquité du système colonial et l’a dénoncé dans les années 30.

« Ni pour les colons ni pour les nationalistes, mais pour une Algérie partagée et fraternelle » ? Ainsi résumez-vous la position de Camus. Etait-elle tenable ? Pourquoi ?
Elle l’était intellectuellement. Mais il a compris que les deux camps jouaient la surenchère et n’avaient aucunement envie de paix ou de solution négociée et pacifique. Le discours du FLN et celui de l’Etat français comptaient pour rien face à la réalité qui était terreur indépendantiste contre terreur d’Etat. Camus était moins soucieux de nationalisme ou d’Etat français que d’éviter la terreur. Il a renoncé à parler quand il a compris que tout le monde jouait la carte du plus de sang possible - Sartre jouait d’ailleurs cette carte-là avec un cynisme sans nom. Un philosophe digne de ce nom ne prend pas le parti de la terreur, de la violence, de la brutalité. Il est là pour travailler à la paix et faire triompher le pouvoir de l’intelligence quand tous les autres veulent la guerre et la violence. C’était la seule position tenable pour un philosophe faisant dignement son métier de philosophe.

La Méditerranée, c’est aussi l’Espagne. Camus se sent Espagnol par ascendance, mais aussi par le combat des anarchistes contre la montée du franquisme. Quel rôle joue son engagement à leur côté dans sa trajectoire personnelle ?
C’est l’autre côté de la Méditerranée, le versant européen... Mais c’est la terre de sa famille maternelle. L’Espagne, c’est donc une terre natale pour lui, une seconde patrie. C’est aussi le pays sublime de la pensée et de l’action libertaire : les Républicains espagnols, la Confédération Nationale du Travail, le syndicat anarchiste, le pays qui pense et propose une alternative à la formule césarienne du socialisme et qui montre qu’on peut réaliser le socialisme sans camps de concentration, sans goulag, sans police, sans miradors, sans barbelés. C’est le pays qui prend la suite, dans l’histoire du socialisme, de la Commune de Paris, pour laquelle il avait une grande affection, supérieure chez lui à la Révolution française entachée par le meurtre du Roi et la guillotine de 1793. Quand il reçoit le Prix Nobel, il ne porte pas la rosette de la Légion d’honneur, décernée avec parcimonie par le général de Gaulle, mais la décoration que lui a remis le gouvernement républicain espagnol en exil au Mexique.

Loin « des ombres fallacieuses de la capitale », vous dressez de Camus le portrait d’un homme rejeté par le sérail. En quoi était-il un exilé ?
Il était provincial dans un milieu de parisiens, fils de pauvre dans un univers d’héritiers de la bourgeoisie, autodidacte et sans diplômes prestigieux dans un sérail de normaliens et d’agrégés, pied-noir dans le périmètre intellectuel et mondain du sixième arrondissement, autrement dit, l’étranger par excellence...

Camus héraut de la désobéissance civile, homme épris de justice, libre vis-à-vis de tous les pouvoirs : en le plaçant à la fin de votre livre dans « la postérité du soleil », vous le projetez dans son horizon méditerranéen. Et vous le proclamez philosophe d’avenir ?
Un vrai et grand philosophe est intempestif pour le dire dans le vocabulaire de Nietzsche : il n’est pas de son temps mais de tous les temps. En effet, Camus est d’une redoutable actualité dans ce monde où le nihilisme n’a jamais été aussi triomphant - en France, en Europe et dans le monde...

Sur André de Richaud, poète et écrivain né à Perpignan

Il est un livre dont vous dites qu’il provoque « un électrochoc » chez le jeune Albert Camus encore étudiant à Alger : c’est « la douleur » du poète André de Richaud, né à Perpignan. En quoi ce livre est-il important pour le futur écrivain ?
Il montre, dans une écriture simple, sobre et efficace, qu’un enfant qui vit une histoire simple peu être un héros de roman : chez de Richaud, cet enfant a perdu son père à la Première Guerre, sa mère noue une idylle avec un prisonnier allemand en France, celui-ci quitte le pays, elle monte à l’étage pour le voir partir et fait tomber une lampe à pétrole qui met le feu à la maison, elle meurt et laisse l’enfant orphelin . L’enfant orphelin de père qui voit sa mère veuve s’éprendre d’affection pour un autre homme et cette histoire se révéler impossible , ce fut un temps celle de sa mère qui avait rencontré un homme que la famille a refusé. Camus découvrait que sa vie pouvait être un roman.

Sur Robert Brasillach, écrivian lui aussi natif de Perpignan

Vous rapportez l’épisode de la condamnation à mort de Brasillach (né à Perpignan). Camus se prononce contre, par principe, car il est contre la peine de mort. Sartre est pour. Quelques années plus tard, dans Les temps modernes, Sartre fait dire à Camus le contraire. Comment expliquez-vous cette attitude ?
Camus était sur une position de principe, ( que je partage absolument) qui est celle du refus de toute peine de mort, quelles qu’en soient les formes : la guillotine de l’Etat, le camp de concentration national-socialiste, sa formule soviétique, le napalm de l’armée française, la bombe du nationaliste algérien, celles que les américains larguent sur le Japon, etc. Sartre a toujours été motivé par une seule chose : non pas la fidélité à une idée, mais la fidélité à lui-même dont le projet , raconté dans Les mots, fut de devenir célèbre par l’écriture. La politique, pour lui, entrait dans ce processus : devenir célèbre et être célébré. Avec le temps, il ne sait donc plus s’il a été pour ou contre la grâce de Brasillach parce qu’il a pris une position politiquement opportuniste - celle du compagnonnage avec le PCF, un ascenseur social à l’époque- et non une position de conviction.

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